L'histoire de la GWG

La Great Western Garment Company d'Edmonton

par Catherine C. Cole

Les premières années

L'année 1911 s'avère une année faste pour Edmonton. Les prix de l'immobilier grimpent et l'on voit surgir de toutes parts des maisons, des magasins et des bureaux. Le 30 janvier 1911, convaincus de la prospérité future de la jeune ville et prévoyant le besoin d'approvisionner en vêtements solides et fonctionnels une main-d'oeuvre croissante, Alexander C. Rutherford, premier premier ministre de l'histoire de l'Alberta, Alfred E. Jackson, conseiller municipal et propriétaire de l'hôtel Alberta, et Charles A. Graham, ex-acheteur et vendeur chez Revillon Dry Goods, créent la société Great Western Garment (GWG). Vue de l'intérieure de L'usine Vue de l'extérieure de L'usine

Quelques mois plus tard, les sept employés de GWG forment la Section locale 120 des United Garment Workers of America (UGWA). Le fabricant emploie rapidement une nombreuse main-d'oeuvre féminine. À cette époque, les emplois offerts aux femmes sont rares ; beaucoup d'employeurs refusent de garder leurs employées une fois qu'elles se marient et les perspectives sont minces, même pour les célibataires.

Prenant rapidement de l'expansion, GWG embauche une bonne centaine de personnes dès la première année. Trois ans plus tard, en 1914, l'usine quitte le 528 de la rue Namayo et déménage au 10438 de la même rue (l'actuelle 97th Street à Edmonton) pour loger une main-d'oeuvre qui compte maintenant 150 opérateurs et opératrices.

Vue extérieure de L'usine Atelier de coupe de L'usine Vue extérieure de L'usine avec l'ajout

Les débuts de l'expansion

De 1917 à 1953, l'usine va occuper, à l'angle de 97th Street et 103rd Avenue, un bâtiment conçu en 1911 pour abriter un grand magasin. En 1919, on y dénombre 375 travailleurs. Graham devient président de l'entreprise en 1920. L'année suivante, Jackson et Rutherford vendent leurs actions. Les nouveaux investisseurs fournissent le capital nécessaire pour construire une annexe de deux étages du côté nord de l'usine en 1925 et, deux ans plus tard, ajouter un quatrième étage au bâtiment principal avec un toit de métal mansardé. Vers la fin des années 1920, GWG déplace ses ateliers de cuir et de tissu mackinaw vers « l'usine no 2 », une ex-imprimerie avoisinante. Les ventes dans l'Ouest canadien atteignent 1,4 million $. Vue extérieure de L'usine avec le quatrième étage Atelier de coupe de L'usine Vue extérieure du nouvel atelier de couture

La crise de 1929

Une grande partie du succès de GWG est attribuable à Clarence D. Jacox. Directeur général de 1931 à 1941 et président de 1941 à 1958, il s'est mis en tête d'accélérer la cadence de production grâce à une chaîne de montage et la rémunération à la pièce. Cela permet à GWG de survivre à la dépression en diversifiant ses produits, la Ville d'Edmonton lui ayant commandé des uniformes pour ses employés et des vêtements pour ses assistés sociaux. GWG produit alors plus de 700 modèles de vêtements, dont certains pour femmes et pour enfants.

Satisfaite d'avoir traversé le plus fort de la crise, GWG adopte en 1935 un plan de relance et augmente sa main-d'oeuvre qui passe de 250 à 300 employés. Après avoir été forcée pendant des années de licencier les travailleurs au moindre ralentissement, GWG fête son 25e anniversaire en 1936 en annonçant des emplois à temps plein.

Portrait de M. Jacox L'usine avec l'ajout Infirmerie de L'usine

La Seconde Guerre mondiale

Cafétéria de L'usine Avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939, les contrats gouvernementaux vont représenter les deux tiers de la production de l'usine. À la mort de C. A. Graham, en décembre 1940, C. D. Jacox devient président de GWG. La propriété de la société se concentre aux mains des familles Graham et Jacox. En 1941, la somme cumulative des contrats du gouvernement s'élève à 1 million $. GWG emploie 500 personnes et fabrique 12 500 uniformes par semaine, soit presque l'équivalent de sa production annuelle 15 ans plus tôt. En 1942, une annexe de deux étages est construite à l'est de l'usine au coût de 125 000 $.

L'après-guerre

Nouvelle usine Vue de l'intérieure de la nouvelle usine Au début des années 1950, GWG se met en quête d'un nouvel emplacement dans le voisinage de 97th Street pour faciliter la vie de ses opératrices obligées de concilier travail et famille. Le 18 décembre 1953, l'entreprise fête l'ouverture de ses nouvelles installations - une usine de plain-pied de 9290 m2 (100 000 pi2) et un atelier de couture de 6503 m2 (70 000 pi2) à quelques coins de rue. Avec sa structure en maçonnerie sur béton armé, cette usine dessinée par l'architecte Ralph Brownlee est sans doute alors la plus grande en son genre sur tout le continent. La main-d'oeuvre passe de 500 à 750 employés.

En 1957, GWG ajoute une annexe de 11 612 m2 (125 000 pi2) à sa nouvelle usine et augmente encore sa main-d'oeuvre. C. D. Jacox meurt en 1958 ; il est remplacé par le Torontois J. Gerald Godsoe. Si le décès de Jacox accélère le changement dans la gestion de GWG, il provoque aussi un changement de propriété en l'espace de quelques années.

GWG commence à fabriquer des vêtements décontractés pour toute la famille. Son réseau de commercialisation et de distribution s'étend partout au Canada. En 1961, 5500 magasins tiennent des produits GWG. Si l'entreprise continue à produire des marques aussi populaires que « Cowboy King » (1929), « Red Strap » (1933), « Iron Man » (1932), « Snobak » (1935) et « Texas Ranger » (1937), de nouvelles marques viennent s'ajouter, comme « Driller's Drill », en 1948, « High Rigger » en 1951 et « Poupounette » en 1978. Les tissus fabriqués spécialement pour GWG - tels le Buckskin (1932), le denim Snobak (1935) et le Nev R Press (prononcé 'Never Press') (1965) - sont mis au point de concert avec des usines de textiles. En 1965, soucieuse d'élargir son marché à tout le Canada, GWG rebaptise sa marque « Cowboy King » en « GWG King ». Cette même année, le fabricant rajeunit son image et simplifie son logo : les deux ailes au-dessus des initiales se transforment en lignes droites. Enfin, pour contourner les restrictions entourant le port du jean à l'école, GWG propose des pantalons en denim de différentes couleurs.

Accélérer la cadence

Comme pour toutes les usines à son époque, accélérer la production a été le souci constant de GWG. Devenue, sous l'impulsion de Jacox, l'une des entreprises les plus mécanisées du monde, elle adoptait sans tarder toute nouvelle machine ou tout nouveau procédé ayant fait ses preuves. Dans les années 1960, des ingénieurs à temps plein chronomètrent les ouvrières et leur apprennent à ménager leur énergie en privilégiant des gestes circulaires et en se servant des bons doigts pour saisir les morceaux de tissu et alimenter les machines en tissu. Les opérations sont entièrement automatisées chaque fois que possible, et les femmes n'ont qu'à s'assurer de bien placer les pièces de tissu. Lors de la fermeture de l'usine, en 2004, il ne faudra plus que sept minutes et demie pour fabriquer un jean.

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Conditions de travail à l'usine d'Edmonton (3:20)

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Levi Strauss and Company entre en scène

En 1961, Levi Strauss acquiert 75 % des actions de GWG. Les nouveaux propriétaires, Peter et Walter Haas, siègent au conseil d'administration, mais la société conservera une direction indépendante jusqu'à son 75e anniversaire en 1986. À l'époque, GWG est l'une des plus grandes entreprises industrielles de l'Alberta. Grâce à ses 950 employés qui travaillent nuit et jour, sa production a fait un bond de 10 %. En 1963, elle fabrique quotidiennement 13 000 unités, contre 8000 cinq ans plus tôt.

Fait intéressant, GWG est la première entreprise à s'être associée au gouvernement provincial et au Northern Alberta Institute of Technology (NAIT), en 1965, pour offrir une formation aux chômeurs et aux personnes sous-employées. Les stagiaires recevaient le salaire minimum dont la moitié était défrayée par le gouvernement.

Intégration des usines de GWG à Levi Strauss

En 1968, GWG inaugure à Edmonton un entrepôt de deux étages dont la construction a coûté 1 million $. Situé dans le parc industriel Strathcona, il permet de regrouper sur une superficie de 9847 m2 (106 000 pi2) le stockage et la distribution de l'ensemble des vêtements fabriqués dans les usines de Brantford, de Winnipeg et d'Edmonton.

En 1971, la Great Western Garment Company est rebaptisée GWG Limited. L'année suivante, Levi Strauss achète toutes les actions de GWG Limited qu'elle ne possède pas encore et crée une nouvelle société, la Levi Strauss and Co. (Canada) Inc. GWG devient alors une filiale en propriété exclusive, mais elle conserve sa direction canadienne, présidée par Russell Gormley, et son siège social à Edmonton.

En 1973, GWG ouvre un centre de coupe dans le parc industriel Strathcona pour y loger ses tailleurs, ce qui permet d'installer une chaîne de montage de plus dans l'usine. Poursuivant son opération de rajeunissement, GWG adopte un nouveau logo qui enferme les lettres « GWG » dans un cercle discontinu et elle procède au lancement d'une première campagne nationale de jeans à la télévision.

En 1978, GWG Limited et GWG (Eastern) Limited fusionnent sous le nom de GWG Limited. Erwin Mertens est nommé président.

En 1982, la Great Northern Apparel Inc. est constituée en société de portefeuille pour contrôler GWG Inc. et Levi Strauss and Company (Canada) Inc. Cinquante employés du bureau d'Edmonton sont remerciés tandis que GWG transfert ses activités de gestion à Toronto. En 1984, l'usine d'Edmonton met à pied 85 employés. Toutes les opérations de finissage des vêtements fabriqués dans les usines de Levi Strauss et GWG à Edmonton, Stoney Creek et Cornwall sont regroupées à Brantford. Plusieurs employés d'Edmonton choisissent de suivre leur emploi à Brantford.

La direction de Levi Strauss

En 1984, GWG n'emploie plus que 600 personnes à Edmonton au lieu de 1600 du temps de sa période faste. Le nom de GWG continue d'avoir cours au moment du 75e anniversaire de la société, en 1986, quand celle-ci mène une campagne marketing intitulée « l'histoire en marche », qui fait fond sur son ancienneté. Mais Levi Straus ne marque pas grand intérêt pour la marque GWG, à tel point qu'elle en cède les droits pendant quatre ans au fabricant montréalais Jack Spratt, entre 1998 et 2001. À l'expiration du contrat, Levi Strauss recommence à produire des jeans GWG à Edmonton et à l'usine de Stony Creek (Ontario), avec un nouveau logo qui affiche le nom « Great Western Garment Company » dans un cercle, avec les lettres « GWG » au centre.

Entre-temps, en 1999, il s'en est fallu de peu pour que Levi Strauss ferme l'usine d'Edmonton en même temps que 11 autres usines d'Amérique du Nord. Les employés d'Edmonton ont craint à nouveau le pire quelques mois plus tard quand Levi Strauss a commencé à déplacer la production vers le Mexique et remercié 77 d'entre eux.

Fermeture

Lorsque l'usine d'Edmonton ferme finalement ses portes en mars 2004 en licenciant 488 travailleurs, Levi Strauss distribue des indemnités de départ, des services d'orientation et de recyclage professionnel, et des dons à des organismes de bienfaisance locaux. En collaboration avec Economic Development Edmonton, la société lance le « projet 488 de Levi » pour aider les employés à se chercher du travail. Malheureusement, beaucoup d'entre eux ne maîtrisent pas suffisamment l'anglais pour espérer retrouver un emploi avec des avantages et un salaire comparables.

Conclusion

La fermeture de GWG fut une immense perte pour Edmonton. GWG s'était toujours montrée une entreprise très novatrice. Sur le plan de la gestion, notamment, on lui reconnaît l'initiative de nombreuses normes : la Section locale 120 passe pour le premier syndicat de l'industrie manufacturière en Amérique du Nord à avoir obtenu, en 1917, la journée de 8 heures et la semaine de 40 heures ; dans les années 1960, GWG concevait, en étroite collaboration avec les détaillants, un système de contrôle d'inventaire unique en son genre ; en 1965, elle fut la première entreprise albertaine à s'associer au gouvernement pour offrir un programme de formation. Sur le plan des produits, GWG a été la première entreprise canadienne à utiliser du denim prérétréci dans les années 1920 ; la première, en 1965, à commercialiser un pantalon infroissable, le Nev R Press (prononcé 'Never Press') ; et la première à proposer en 1972 un jean délavé, le Scrubbies, inventé à Edmonton par son vice-président à la commercialisation Don Freeland.

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